L’itinérance autochtone en milieu urbain

28 avr. 2021

L’itinérance autochtone en milieu urbain
par Gavin Furrey -
 Chargé de projets - Cégeps et Première Nations à Fusion Jeunesse

Cet article est disponible en anglais. 

Résumé : Cet article a pour objectif d’étaler quatre types de situation d’itinérance vécus par les personnes autochtones en milieu urbain afin de provoquer une réflexion davantage nuancée sur cette situation précaire. Le sujet d’itinérance, bien que toujours un sujet méritant une réflexion, est particulièrement poignant lorsqu’on le considère dans le contexte du couvre-feu en vigueur au Québec. Le décès d’un homme inuit, M. Raphaël André, qui a eu lieu le 20 janvier en raison du couvre-feu, représente un exemple lamentable de comment le couvre-feu rend encore plus saillante la précarité de la situation itinérante. Ainsi, le texte décrit la crise de logement qui touchent aux communautés autochtones au travers le Canada, notamment depuis les années 1990. Ce qui suit est une description plus nuancée de cette réalité selon un rapport dirigé par les groupes de recherche ODENA et DIALOG. Finalement, nous terminons avec une liste de sources sur le sujet d’itinérance et l’itinérance autochtone au Canada, ainsi qu’une liste d’organisations ayant pour but d’améliorer la condition des personnes atteintes par ces conditions.

Comme beaucoup l'ont peut-être déjà entendu, la récente mesure de couvre-feu au Québec a attiré l'attention quant à sa mise en place pour les itinérant.e.s. Plus précisément, le 20 janvier, le ministre des Services aux Autochtones, Marc Miller, a commenté la mort d'un homme inuit retrouvé gelé dans une toilette chimique à Montréal. Son nom était Raphaël André. Ce « décès bouleversant » a provoqué la colère et la réaction des organismes qui défendent les droits des personnes sans-abris. De ce fait, la juge Chantal Masse de la Cour supérieure du Québec a suspendu l’application du couvre-feu pour les personnes sans-abri le 26 janvier.

Selon un article de Radio-Canada, « plusieurs itinérants, pour toutes sortes de raisons, n'avaient pas accès aux refuges ou les évitaient par crainte d'y contracter la COVID-19. Et ils se cachaient des policiers pour ne pas recevoir une amende » (Labbé 2021). C’est ceci qui est arrivé à Raphaël André, qui s’est caché dans une toilette à 25 mètres d’un refuge fermé pour cause de rénovation. Cette histoire suscite plusieurs questions. Quelles ressources sont en place ? Quelles actions prennent les gouvernements fédéraux, provinciaux, et municipaux ? De quelle manière est-ce que la COVID-19 affecte les populations des personnes sans-abri ? Ces questions sont nombreuses, et leur traitement a été effectué par autant de chercheurs et chercheuses. Malheureusement, faire le tour de ces recherches prendrait trop de place ici. Néanmoins, nous prenons modestement cette occasion de partager quelques sources portant sur ces sujets, de brosser un portrait de la situation itinérante en contexte autochtone, et de clarifier un peu le langage qu’on utilise quand on se penche sur cette situation particulière.

Pour commencer, on devrait noter dans le contexte de l’histoire de Raphaël André qu’une crise de logement frappe les communautés autochtones. Selon Statistique Canada, 19,4 %

de la population autochtone au Canada vivait dans un logement qui nécessitait des réparations majeures en 2016, et 18,3 % vivait dans un logement surpeuplé dans cette même année (2017). En effet, la ressource des logements n'est pas à tenir pour acquise pour nos programmes communautaires. Cette crise de logement joue dans les dynamiques d’itinérance chez les personnes et communautés autochtones. La précarité de la situation de logement, selon un rapport rédigé par ODENA et DIALOG, s’est exacerbée pendant les années 1990 avec la conjoncture d’accroissement sans précédent de la présence autochtone dans les villes, des coupures dans les logements sociaux et les services connexes. Cette conjoncture « a provoqué une hausse significative du nombre des personnes issues des Premiers Peuples en situation d’itinérance à travers le Canada » (page 26).

La situation d’itinérance ne doit aucunement être confondue avec le nomadisme ou le semi-nomadisme qui désigne un mode de vie. L’itinérance est le contraire d’un tel système englobant le territoire, l’économie, la société et la politique. Elle est un fait vécu par des individus isolés, « et se manifeste principalement lorsque les filets de sécurité et les remparts sociaux qui fondent l’identité personnelle et l’appartenance à la famille et au groupe ne sont plus adéquats pour de multiples raisons » (page 20).

Comme le mentionne aussi le rapport d’ODENA et DIALOG, les définitions dites traditionnelles, ou plutôt coloniales, de l’itinérance ne recouvrent suffisamment pas la réalité de ces situations pour les personnes autochtones. Dans la Synthèse de l’Avis sur la réalité montréalaise des jeunes autochtones, publiée au printemps 2016, le Conseil jeunesse de Montréal souligne l’importance d’accorder une attention spéciale aux jeunes autochtones qui se retrouvent dans la rue ou les refuges. Alors que cette synthèse souligne les problèmes liés à la santé physique, mentale et psychosociale, des détails manquent. Ce constat précède la section du rapport d’ODENA et DIALOG portant sur l’inadéquation des services à la valorisation des approches culturellement pertinentes (page 40). Nous encourageons une lecture de cette section, mais pour l’instant, nous prenons le temps de communiquer quatre types de situations qui traduisent des réalités d’itinérance spécifiques au monde autochtone.

Itinérance littérale:

Cette situation « désigne un état de dénuement multifactoriel et multiscalaire qui déborde le fait de ne pas avoir de toit ou de logement à soi… il ne faut pas confondre « itinérance littérale » et « itinérance chronique » à laquelle on réfère habituellement lorsque l’on désigne les personnes qui n’ont pas de logement depuis une grande période de temps, manifestation qui s’inscrit donc dans la durée. La distinction à l’œuvre avec l’idée d’itinérance littérale fait en sorte que l’accent est placé sur la personne dans son intégralité et non sur sa seule condition matérielle. » (page 22)

Mouvance circulaire :
Cette situation se distingue de la mobilité qui caractérise certaines communautés, une mobilité très dépendante sur les connaissances territoriales et les liens sociaux. Une perte de repères sociaux et personnels caractérise cette situation. Selon le rapport, « Souvent en rupture avec son milieu familial et communautaire, la personne quitte sa communauté pour se tourner vers la ville, dans l’espoir d’améliorer sa condition ou d’y échapper éventuellement. Après un certain temps dans la ville, sans réseau, sans argent, sans travail, elle retourne dans sa communauté, bien souvent parce qu’elle n’a pas d’autre endroit où aller, avant de repartir peu de temps après pour la ville » (Lévesque et al. 2015a : 124). Cette mouvance circulaire affaiblit les comportements et liens sociaux déjà fragilisés, menant ainsi à une condition propice à l’isolement, à l’abus et à la marginalisation. (page 22).

Itinérance cachée: Parfois appellé couch surfing, cette situation renvoie dans la littérature à la situation vécue par les personnes qui, ne disposant pas d’un lieu de résidence propre, vivent temporairement chez des membres de leur famille ou chez des amis (Distasio et al. 2005, Memmott et al. 2003). Selon le rapport, « Bien qu’elle puisse évidemment être le fait de personnes non autochtones, l’itinérance cachée prend une portée différente dans un contexte autochtone où le soutien de la famille étendue et du réseau social demeure une composante élémentaire du système de valeurs et d’entraide qui se déploie lorsque l’un des membres éprouve des difficultés. » (page 23)

Itinérance spirituelle: Selon le rapport, « Dans la pensée autochtone, le chez-soi dépasse largement la simple question du logement : « Il prend sa source dans un vaste territoire ponctué d’emplacements reconnus, de lieux sacrés ou d’évènements mémoriels; il possède une signification culturelle, émotive et narrative pour un groupe d’individus, une collectivité ou une communauté. Plus la connexion avec le chez-soi est brouillée ou lointaine, moins les difficultés identitaires peuvent trouver de réponses…Si l’itinérance spirituelle peut être identifiée comme une cause ou un facteur aggravant de l’itinérance littérale [vivre dans la rue], sa prise en compte permet, à contrario, d’offrir un rempart de protection en situation de risque, de prévention, voire de sortie de la condition itinérante » (Lévesque et al. 2015a : 122). Pour récapituler, le système complexe de droits, d’obligations, et de responsabilités qui est constitué par la relation avec la famille devrait être pris en considération lorsqu’on réfléchit aux causes et conséquences du fait de ne pas avoir un domicile chez les personnes autochtones. (page 24)

Finalement, nous partageons une traduction d’une définition plus robuste de la condition itinérante parmi la population autochtone tirée du rapport :

L’itinérance autochtone est une condition humaine qui correspond aux personnes, familles ou communautés des Premières Nations, Métis et Inuit qui n’ont pas de logement stable, permanent et approprié, ou qui n’ont pas la chance, les moyens ou la capacité de s’en procurer un dans l’immédiat. L’itinérance autochtone, contrairement à la définition coloniale, ne se définit pas par l’absence d’un toit ou d’une habitation physique; elle doit plutôt être appréhendée et comprise à travers plusieurs conceptions autochtones du monde. Ces dernières renvoient aux personnes, familles et communautés qui sont à l’écart ou privées de leurs terres, de l’eau, des espaces, des membres de leur famille, de leur parenté, des uns et des autres, des animaux, de leur culture, de leur langue et de leur identité.

De façon plus importante, les personnes autochtones qui vivent ces types d’itinérance sont dans l’impossibilité de se reconnecter culturellement, spirituellement, émotionnellement ou physiquement avec leur identité autochtone ou de reconstruire le type de relations qu’elles entretenaient

auparavant. (Aboriginal Standing Committee on Housing and Homelessness-ASCHH 2012, cité par Thistle 2017: 6)

Pour résumer, la situation d’itinérance est une condition qui frappe un nombre disproportionné de personnes autochtones au sein des frontières canadiennes. Cette condition est reliée à la réalité coloniale de l’état canadien, et se manifeste de multiples façons spécifiques au monde autochtone. Il est certain que le sort de Raphaël André aurait pu être le sort de tout itinérant, autochtone ou allochtone. Néanmoins, sa mort provoque une réflexion sur la précarité dont une proportion plus prononcée d’autochtones qu’allochtones sont familiers.

On se sent, peut-être, mal à l’aise en prenant conscience de cette souffrance. On se demande quelles actions sont en branle, quelles actions peut-on prendre? Nous considérons que la sensibilisation et la prise de conscience constituent un premier point de départ. Dans cet esprit, on vous laisse avec quelques liens aux sources qui pourraient piquer votre intérêt, ainsi qu’aux organisations qui luttent à améliorer la condition des personnes sans-abri.

 

Actualités et rapports :

https://www.cbc.ca/news/canada/montreal/quebec-homeless-survey-1.5070595
https://www.theguardian.com/cities/2019/mar/08/beggars-in-our-own-land-canadas-first-nation-housing-crisis
https://www.elle.com/culture/career-politics/a29738953/tiny-house-warriors-trans-mountain-pipeline-canada/
https://reseaudialog.ca/wp-content/uploads/2020/05/CahierODENA2018-02.pdf
https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2016/as-sa/98-200-x/2016021/98-200-x2016021-eng.pdf
https://www.homelesshub.ca/resource/inuit-homelessness-montreal

Organisations à Montréal cherchant des bénévoles et dons :

https://danslarue.org/en/about-us/youth-homelessness/
http://nfcm.org/fran/services/
https://www.opendoortoday.org/
https://www.chezdoris.org/en/
http://www.nwsm.info/volunteer
http://www.paqc.org/en/shelter/

À noter : C'est une bonne idée de demander en amont quels dons seront les plus pertinents.

Dans quelques circonstances, certains dons peuvent être problématiques. Chez Dorris, par exemple, demande que les dons vestimentaires et hygéniques soient réduis en raison de manque de bénévoles pour les répertorier.


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